La culpabilité m'envahit, peut être aurais je pu réduire l'emprise acérée qui m'étreint en prêtant attention aux quelques rares augures qui prévenaient de sa venue. Ces petites choses inhabituelles, ces faibles perturbations dans la continuité auraient du m'alerter, mais elles n'ont eu guère plus que l'écoute distraite de mes oreilles et mon regard bref, pressé. Cela dit, ce ne sont que des suppositions, des regrets et des « si j'avais... » sans grand intérêt et qui contribuent à me morfondre. Au plus loin que je me souvienne, tout a commencé par une période étrange, intemporelle et discordante, durant laquelle la vie quotidienne pleine de projets et de sursauts semblait, de manière contradictoire, être la fin d'une ère. J'ai encore l'image de quelques ciels roses-orangés de fin de journée où l'horizon scellait le retour de l'astre clair. Sur le bout des lèvres un soupçon d'atmosphère, toute une panoplie de senteurs et de goûts qui s'estomperaient peu à peu dans une lassitude tendant vers l'inertie et l'arrêt complet, la disparition de tout mouvement. Or donc ces derniers temps étaient ponctués d'incohérences, de failles et d'erreurs s'accumulant jusqu'à exclure carrément toute rationalité et passant outre les proportions habituelles de choses inexpliquées. Un lieu qui s'assombrit, un coin dénigré par la lumière des cieux, une lampe qui grésille, une porte qui claque, un chat qui vous regarde tel un témoin de l'ombre vous accompagnant de ses yeux majestueux jusqu'à votre condamnation, un acouphène qui vous coupe de la réalité comme lorsque l'on repose immergé dans son bain et qui ne laisse que les torsions grimaçantes de ses interlocuteurs, baignant dans un bruit sourd et continu...
Puis j'ai commencé à sentir des présences, des formes intangibles près de moi, dans les pièces de mon appartement. Parfois, pris d'une soudaine rigidité et de tremblements je restais figé dans ce que je faisais car persuadé que « l'on » gisait chez moi, plus loin dans le couloir et que « l'on » faisait de sombres choses. Dans ces moments je pouvais sentir mon dos s'iriser et des gouttes de sueurs glacées perler sous mes vêtements. C'était, dans mon esprit, exactement comme si d'anciennes émanations réveillaient d'anciens sens et instincts, des peurs animales enfouies. Parmi les quasi-normales absurdités de la réalité, je parvenais à saisir lesquelles sortaient de l'ordinaire, et elles me prenaient toujours au dépourvu et à l'instant le moins opportun, ainsi qu'à l'endroit qui me laissait le moins de fuite possible. Malgré une compagnie rassurante de temps à autres je ne pouvais me sentir en sécurité nulle part alors je suis parti. Le délais nécessaire à sa progression, à sa propagation dans un nouveau milieu me laisse de quoi subsister, mais elle me retrouvera et ce n'est que repousser l'inévitable.