Shell

Il fait encore noir. Il s'agit d'une constante et rassurante cécité, faisant quelque peu figure de confort maternelle. Ici, nous sommes tous aveugles et sourds. Il nous est formellement interdit de voir ou d'entendre par les voies premières, telles qu'elles sont lorsque nous naissons. Pire que cela, le choix ne nous ait point laisser. Pour explication, les sens à l'état brut ne sont pas exempts de vices, et d'après nombres de théoriciens il faut des filtres à l'être humain pour se préserver de la tentation et de la possession. Alors... à la fin de notre conception, un voile contraint notre sensibilité, et atrophie nos émotions. Des lors, nous sommes protégés par un rideau de fer et d'obscurantisme.

Quand vient l'aube, et qu'il est temps pour nous d'ouvrir nos travaux, je lève en partie ce linceul et je savoure l'activation lente, rituelle, mécanique, de mes outils de perception bridés. Par soucis de préférence - que l'on me pardonne - je choisis l'ouïe en premier. Je branche le connecteur de la membrane à son réceptacle, tout près de mon oreille, ce qui provoque un léger grésillement, délectable. Ensuite, je fais de même avec le capteur, que je branche près de ma tempe. Alors le jour se lève sous une teinte glauque et terne, sur un fond de vibrations électromagnétiques.

J'½uvre à je ne sais quelle besogne.... Certainement plus atroce que les diaboliques moments d'égarement de mon esprit...

Et puis, quand le temps me fait dont de ces précieux instants, je me glisse dans son dortoir. Après l'effort d'une quinzaine d'heures éprouvantes qui, jour après nuits, m'obsèdent et me réduisent... me réduisent au silence... C'est ça au fond, qu'ils veulent... Bien que mes lèvres restent trop souvent closes, ma conscience n'en finit pas de s'insurger. Je m'installe, fébrilement sur le bord de son lit et je la regarde. Parfois je me demande pourquoi cette distinction linguistique du féminin et du masculin, alors que des années de labeurs ont meurtri nos corps.

"Je n'y vois aucun inconvénient, mais... pourquoi viens tu ici régulièrement ? Est ce ton travail ?"

Non... je ne sais pas explicitement pourquoi je viens te voir, pensais-je. Mais je suis bien ici, de temps à autre je ressens un sursaut dans la machinerie qui me sert à te regarder, un tressaillement dans l'acoustique illusoire.
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# Posté le jeudi 13 décembre 2007 20:26

Modifié le mercredi 12 mars 2008 10:36

Renovatio...

Dans la pénombre temporaire, factice, cintrée par la folle agitation, je défaillis. Membres engourdis, paupières, à ma chaleur, semblent réfractaires, je sombre dans une léthargie. La symbolique des cloisons forment un sanctuaire, une aire de calme latent, figée non dans l'inerte mais dans le froid et la peur. Révoquant cet état, au fil de la conscience, au seuil d'une longue nuit, d'un gouffre... Renonçant à cette voie, c'est contraint, que je me vois mourir. Contractant, par effroi, le moindre petit bout de corps, accentuant les vibrations de la moelle, je tente de retrouver ma place. Nageant dans les conséquences de ma contradiction je peine, tant à remuer mes faibles mains qu'à croire l'action possible. Seuls mes yeux feignent maintenir une part de réel et pourtant... Je force, autant que faire ce peut... Mais en vain, car son aura me tétanise. Cependant, j'ai la prétention de croire que, l'esprit sain, je demeure combatif. Il te faudra force ruse et courage pour manger ma chair...

La porte est ouverte, quelqu'un se balance sur la chaise. L'emprise est insidieuse et terriblement efficace. Plusieurs fois j'ai crains de tomber... Mais je sais... Comme il faut il se laisser aller, jusqu'à toi. A défaut de pouvoir rendre ton approche palpable, tu fais glisser nos rêves noirs jusqu'au fond de ton antre...

# Posté le lundi 15 octobre 2007 10:54

Verte...

Verte, de déraison emplie, de volutes aquatiques,
Traque, prise sur le fil, insouciance et chimère,
Frêle en dehors de la mère, dans le prenant courant,
S'accrochant au filet, meurtri par les brisants,
De la gorge tranchée, expirant la poussière,
Noire, de folie libérée, de brumes somatiques.

# Posté le vendredi 21 septembre 2007 20:30

Apodyme...

Madame Apodyme... Quel nom étrange...

Ce nom résonnait dans ma tête tandis que je sortais d'un sommeil, plutôt hasardeux. Mercredi, le 18... Il fallait que j'aille rendre visite à cette dame à son hôpital, la rencontre avait été fixé à dix heures précises, et il en était six et trente sept minutes. J'avais donc une bonne marge. Je nageais dans des limbes de coton, dans les couloirs de mon grand appartement. Vivant seul depuis quelques mois, je le trouvais particulièrement angoissant. Je préparais mon petit déjeuner en sortant n'importe quoi du placard lorsque que la fatigue me rattrapa soudainement et violemment... Je m'écrasais, le visage contre la table...

La sonnerie de la porte retentit brusquement et je sursautais, me cognant contre le placard ouvert... Je reprenais mes esprits et allais ouvrir. C'était le facteur, il avait un colis pour moi, une connerie de la Redoute, aucun intérêt... Je fis alors, difficilement mais tout de même, le lien entre le facteur et l'heure probable de son passage. A noter qu'il était matinal ce jour ci, il était dix heures moins le quart. Sans attendre je m'habillais et sortais de chez moi dans le gaz complet, en direction de l'hôpital. Heureusement il n'était pas loin et en vingt minutes à pieds, à défaut de me rappeler de l'emplacement de l'arrêt de bus, j'y étais...

J'entrais alors par les deux grandes portes coulissantes en plexiglas. Encore mal sapé je dis à l'hôtesse d'accueil que j'avais rendez vous avec Madame Apodyme, je citais mon nom. Elle parcouru une liste sortie du foutoir administratif derrière elle. En souriant, elle me fit constater mon retard évident et dit alors :

"Madame Apodyme, ah oui... Deuxième étage, aile résidentielle, porte 114, monsieur."

Ascenseur... Non, escalier c'est éprouvant et meilleur pour le c½ur... Mais ascenseur quand même, faut pas déconner c'est le matin et je comprends la moitié de ce qu'il m'arrive aujourd'hui. Ouais mais... Merde... Ascenseur...

"Ting ! Deuxième étage."

Alors... Aile résidentielle, putain elle est internée ici ou quoi Apodyme... C'est déjà pour me parler d'une maison lugubre que je dois la voir, si en plus elle est gâteuse... Matinée réjouissante. Je poussais les doubles portes de l'aile et pénétrais dans un long corridor blanc uni, aseptisé, et complètement mort. Les néons blafards étaient encore utiles pour ce temps hivernal maussade, de plus, j'entendais la pluie s'éveiller dehors, bref une journée bien grise en perspective. Je trouve la lumière électrique horriblement triste lors d'une matinée pluvieuse, et son éclat entre le blanc et le jaune assez gênant... J'arrivais enfin devant la porte 114, ne sachant que faire je frappais. Mais rien ne se produisait, j'entrais alors...

Une petite chambre toute blanche, une morne vue sur le jardin de l'hôpital, à travers des rideaux quelconques. Et une vieille femme endormie, relié par des perfusions et des tuyaux dans le nez à une machine complexe dont l'usage m'échappais, comme tout dans cette maudite journée. Sa longue chevelure grisonnante reposant près de son visage marqué, elle semblait morte à vrai dire et, pendant un instant, j'en doutais nerveusement. Mais elle toussa et se réveilla tout à coup, troublant le silence de ce moment d'attente. Elle me regardais alors comme si ses yeux usés sondaient le fond de la pièce. Je me sentais épié et gêné, mais je me présentais.

"Aaaah... Dit-elle d'une voix lente et posée. Vous étés le futur nouveau propriétaire."

"Oui Madame, je... Comme convenu... Enfin vous avez insistez pour me parler de votre ancienne demeure. Je... Cela me réjouit que vous vous intéressiez à la reprise." Je me sentais stupide...

Elle ne dit mot pendant un moment interminable, me regardais sans bouger, ses deux vieilles mains jointes sur son ventre. Puis :

"Si je vous ai fait venir jeune homme, ce n'est en aucun cas pour rediscuter les critères fixés par l'agence. D'ailleurs je ne suis même pas au courant des closes du contrat, c'est à peine si je connais le montant."

"Ah mais... répondis-je, encore davantage embarrassé. Je ne pensais pas à ça Madame Apodyme, ce n'est pas une visite intéressée, ne vous méprenez pas... Je vous assure que..."

Elle me coupa sec : "J'en suis certain ! Là n'est pas le sujet d'aujourd'hui."

Elle entama alors un long monologue, du fait de mon incapacité à m'immiscer dans ses propos grinçant comme une vielle porte en bois, dont le début allait me sidérer et la fin changer la couleur de ce mauvais jour, le faisant passer d'un gris terne et mélancolique à un noir profond...

"Je ne me suis pas débarrassée de cette demeure à cause de ma santé. Sachez, jeune homme, que lorsque que j'avais décidé de la vendre, j'étais encore saine de corps et d'esprit pour diriger mon quotidien, malgré l'absence de mon époux. Mais je n'ai plus envie de continuer et mes signes vitaux faiblissent autant que mon espérance. Je sens la fin venir lentement et c'est tant mieux, j'ai vécu de belles choses, je suis comblée. Or donc, j'avais décidé de mettre la clef sous la porte, après de tragiques évènements, répétés et qui témoignent, soit d'une folie passagère - j'envisage la possibilité - soit d'une réelle chose inexpliquée, belle et bien présente en ces murs. Jeune homme, vous sortirez troublé de cette chambre comme je suis sortie bouleversée de cette maison, dans laquelle j'ai pourtant passée de longues années... J'avais déjà, auparavant, remarqué des faits étranges, mais je n'avais jamais rien associé à ceux ci, autre que ma mémoire défaillante et un hasard peut etre un peu... joueur. Je vais vous raconter pourquoi, il y a deux ans déjà, j'ai quitté ce lieu du jour au lendemain...

Cette maison est grande, mais apparemment sans charme particulier, un petit jardin sobre, de longs couloirs, de grandes pièces, une cave, un grenier, située en pleine banlieue fortunée. Rien d'extraordinaire... Je vivais alors avec Charles, mon époux. Une nuit, nous étions rentré d'une visite chez nos enfants, il était tard. Charles avait conduit et s'était couché directement après. Il devait être dix heures du soir, je téléphonais à ma fille pour lui dire que nous étions bien rentrés, que la route avait été bonne et que avions échappé aux radars, et roulé prudemment. Je passais alors de la cuisine au salon, en empruntant un petit couloir, il n'y avait que peu de lumière, uniquement celle des petites loupiottes du frigidaire, enfin... Tout en lui parlant, je sentais la fatigue arriver, je me sentais engourdie, je me sentais défaillir. Tout à coup, je me suis aperçu que je n'écoutais plus du tout ce qu'elle disait, et j'ai essayé de lui dire d'attendre une petite seconde, le temps que je reprenne mes esprits, mais je n'ai pu articuler le moindre mot. C'était comme si tout mon corps était envahi d'une lenteur, d'un élan las et mou. J'ai balbutié quelques sons et me suis retenu au mur. J'angoissais de n'entendre qu'à moitié sa voix, déjà si lointaine, je sentais la pièce m'encercler de ses murs si sombres... Je posais alors le téléphone et comptais rejoindre Charles. Je sentais, je ne sais comment, qu'il était loin, bien plus loin que le long couloir et l'escalier qui me séparaient de lui. L'obscurité était terrifiante, il y avait quelques chose autour, quelque chose dans l'air. Je n'avais plus aucun repère alors j'ai couru à toute jambes, comme on le fait dans les cauchemars, lorsque l'on sent l'étreinte de la peur se resserrer et que l'on se sait pris au piège comme une bête. J'ai couru de toutes mes forces dans ce couloir qui n'en finissait plus, tout s'accélérait, je sentais que quelque chose allait venir soudainement, tout allait si vite. Et, oh mon Dieu, seigneur... C'est alors qu'elle... C'était terrible... Je..."

Stupéfait, je ne bougeais pas d'un poil. La vielle femme regardait le plafond comme si c'était le ciel et pleurait. Son regard fou tournait dans ses orbites creux et elle marmonnait des choses incompréhensibles. Elle tremblait de tous ses membres et ses draps étaient trempés de sueur. Deux hommes en blanc sont arrivés précipitamment, me bousculant et me demandant de bien vouloir sortir. Ce que je fis... Son récit venait de me glacer le sang, et c'est effectivement troublé que je sortais de cette chambre. J'avais encore en tête son corps squelettique, je la voyais se convulser lorsque son histoire en arrivait à... je ne sais trop quoi... J'essayais de me persuader de sa démence, mais quelques chose persistais, je suis impressionnable... Et pourtant...

Passant devant l'accueil, l'hôtesse de tout à l'heure m'interpella :

"Monsieur ! Madame Apodyme, c'est elle que vous êtes venue voir, c'est bien ça ? Elle m'a remit un mot pour vous, si vous êtes bien l'acquéreur de son ancienne maison, enfin d'après ce qu'elle nous a dit. Voilà..."

Un petit morceau de papier, chiffonné, sur lequel était écrit, d'une main crispée et hésitante...

"Elle a prit mon mari"

# Posté le mardi 28 août 2007 01:45

Modifié le mardi 28 août 2007 01:56

Dualité...

Dualité...
Si j'en avais le pouvoir je re-instaurerai un équilibre dans le chaos actuel, je ferai en sorte que la souffrance s'amenuise, que le tiers malchanceux de mon espèce trouve enfin le réconfort. J'aimerais que chacun puisse accéder au minimum vital et puisse évoluer dans un contexte agréable, j'aimerais que l'humanité tende vers un avenir évolutif et créatif et que plus aucun de mes semblables ne soit obligé de se battre pour les rudiments de la survie. Je souhaiterai vivre au sein d'une race unie, solidaire et fraternelle, avec le progrès de l'ensemble mais le soucis de chacun. Dans une société telle que celle la, il serait possible de se sublimer dans l'amour, l'art et la science, de se transcender, au travers d'une dimension nouvelle, d'une harmonie globale, et tout ça dans le respect, l'humilité et la sérénité. On pourrait en écrire des pages encore...

Mais quand j'écris tout ceci, une force lutte en sens contraire, et plus je persévère, plus elle s'obstine à son tour. Comme deux gamins qui chahutent, aucun ne voulant avouer son tort, jusqu'à se battre au sang.

Mais quand j'écris tout ceci, je n'y crois qu'à moitié... Je ne crois qu'en l'espoir que font naître ces mots dans mon esprit. Les idées que je note, je ne les développe pas complètement, je le fais pour moi, mais d'autres ont déjà tergiverser à ce sujet. Et ce sont des idées stupides, bornées, prônant une perfection qui n'en est pas une car la nature se satisfait à elle même, elle trouve sa perfection dans son imperfection... Le bon est une notion subjective, il n'est pas le pure, et le pure n'est pas parfait, le parfait n'est pas une solution.

En fin de compte, en exagérant un peu cela dit, je m'en fiche complètement. Le tiers monde peut crever demain ça m'est égal, je ressens leur souffrance comme je ne la ressens pas. Je suis, actuellement, un bel exemple de la dualité humaine... Je vous dirais que, de toute façon, un tiers de la population en moins c'est un avantage, c'est moins de bouches à nourrir, c'est moins de pollution (quoique...), c'est moins d'aberration, c'est moins d'humains tout court et c'est déjà très bien. Le sort de mes congénères m'est égal, j'en aime certains il est vrai, je peux même parfois tous les aimer, et puis le lendemain, les haïr et souhaiter leur mort. D'ailleurs, on s'aperçoit que les amours les plus ardents débouchent sur une haine de même intensité. Ce sont deux choses liées, comme l'attraction et la répulsion ne diffèrent que par l'agencement de sous particules sub-nucléaires. La vie et l'amour ramenés à des pulsions sous la contrainte d'effusion de neurotransmetteurs... Voilà une vision bien morne, et malheureusement bien réelle, du moins à ce que l'on dit. Vivre dans une société meilleure, avec de nobles valeurs, ne m'intéressent pas non plus. Il est des choses que j'apprécie... le mal, la haine, le vice, la décadence, la destruction... Tout est une association de chaos et de loi. Le premier se déverse sur le monde comme une fange organique et minéral désordonnée, et le second s'occupe de modeler tout ceci afin de lui faire prendre forme. Mon coté loyal, par conséquent, me pousse à rechercher la droiture, l'exactitude, la rigueur, la précision, tandis que mon coté chaotique me pousse à renverser toutes ces bêtises et à laisser place à l'imagination créatrice, sans limite et sans angle ni ordre. Dans cette cohue, cette mêlée intemporelle, la modération tente de se frayer un chemin, de se faire entendre, de s'imposer sans force, de trancher en convaincant plutôt qu'en dominant, et de déployer son équilibre. Voilà ce que je recherche, dans toutes les disciplines...

Mais la nature instinctivement excessive de mon être se bat contre sa morale modératrice, et son coté impulsif rend la lutte acharnée et imprévisible...
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# Posté le samedi 23 juin 2007 19:34