Madame Apodyme... Quel nom étrange...
Ce nom résonnait dans ma tête tandis que je sortais d'un sommeil, plutôt hasardeux. Mercredi, le 18... Il fallait que j'aille rendre visite à cette dame à son hôpital, la rencontre avait été fixé à dix heures précises, et il en était six et trente sept minutes. J'avais donc une bonne marge. Je nageais dans des limbes de coton, dans les couloirs de mon grand appartement. Vivant seul depuis quelques mois, je le trouvais particulièrement angoissant. Je préparais mon petit déjeuner en sortant n'importe quoi du placard lorsque que la fatigue me rattrapa soudainement et violemment... Je m'écrasais, le visage contre la table...
La sonnerie de la porte retentit brusquement et je sursautais, me cognant contre le placard ouvert... Je reprenais mes esprits et allais ouvrir. C'était le facteur, il avait un colis pour moi, une connerie de la Redoute, aucun intérêt... Je fis alors, difficilement mais tout de même, le lien entre le facteur et l'heure probable de son passage. A noter qu'il était matinal ce jour ci, il était dix heures moins le quart. Sans attendre je m'habillais et sortais de chez moi dans le gaz complet, en direction de l'hôpital. Heureusement il n'était pas loin et en vingt minutes à pieds, à défaut de me rappeler de l'emplacement de l'arrêt de bus, j'y étais...
J'entrais alors par les deux grandes portes coulissantes en plexiglas. Encore mal sapé je dis à l'hôtesse d'accueil que j'avais rendez vous avec Madame Apodyme, je citais mon nom. Elle parcouru une liste sortie du foutoir administratif derrière elle. En souriant, elle me fit constater mon retard évident et dit alors :
"Madame Apodyme, ah oui... Deuxième étage, aile résidentielle, porte 114, monsieur."
Ascenseur... Non, escalier c'est éprouvant et meilleur pour le c½ur... Mais ascenseur quand même, faut pas déconner c'est le matin et je comprends la moitié de ce qu'il m'arrive aujourd'hui. Ouais mais... Merde... Ascenseur...
"Ting ! Deuxième étage."
Alors... Aile résidentielle, putain elle est internée ici ou quoi Apodyme... C'est déjà pour me parler d'une maison lugubre que je dois la voir, si en plus elle est gâteuse... Matinée réjouissante. Je poussais les doubles portes de l'aile et pénétrais dans un long corridor blanc uni, aseptisé, et complètement mort. Les néons blafards étaient encore utiles pour ce temps hivernal maussade, de plus, j'entendais la pluie s'éveiller dehors, bref une journée bien grise en perspective. Je trouve la lumière électrique horriblement triste lors d'une matinée pluvieuse, et son éclat entre le blanc et le jaune assez gênant... J'arrivais enfin devant la porte 114, ne sachant que faire je frappais. Mais rien ne se produisait, j'entrais alors...
Une petite chambre toute blanche, une morne vue sur le jardin de l'hôpital, à travers des rideaux quelconques. Et une vieille femme endormie, relié par des perfusions et des tuyaux dans le nez à une machine complexe dont l'usage m'échappais, comme tout dans cette maudite journée. Sa longue chevelure grisonnante reposant près de son visage marqué, elle semblait morte à vrai dire et, pendant un instant, j'en doutais nerveusement. Mais elle toussa et se réveilla tout à coup, troublant le silence de ce moment d'attente. Elle me regardais alors comme si ses yeux usés sondaient le fond de la pièce. Je me sentais épié et gêné, mais je me présentais.
"Aaaah... Dit-elle d'une voix lente et posée. Vous étés le futur nouveau propriétaire."
"Oui Madame, je... Comme convenu... Enfin vous avez insistez pour me parler de votre ancienne demeure. Je... Cela me réjouit que vous vous intéressiez à la reprise." Je me sentais stupide...
Elle ne dit mot pendant un moment interminable, me regardais sans bouger, ses deux vieilles mains jointes sur son ventre. Puis :
"Si je vous ai fait venir jeune homme, ce n'est en aucun cas pour rediscuter les critères fixés par l'agence. D'ailleurs je ne suis même pas au courant des closes du contrat, c'est à peine si je connais le montant."
"Ah mais... répondis-je, encore davantage embarrassé. Je ne pensais pas à ça Madame Apodyme, ce n'est pas une visite intéressée, ne vous méprenez pas... Je vous assure que..."
Elle me coupa sec : "J'en suis certain ! Là n'est pas le sujet d'aujourd'hui."
Elle entama alors un long monologue, du fait de mon incapacité à m'immiscer dans ses propos grinçant comme une vielle porte en bois, dont le début allait me sidérer et la fin changer la couleur de ce mauvais jour, le faisant passer d'un gris terne et mélancolique à un noir profond...
"Je ne me suis pas débarrassée de cette demeure à cause de ma santé. Sachez, jeune homme, que lorsque que j'avais décidé de la vendre, j'étais encore saine de corps et d'esprit pour diriger mon quotidien, malgré l'absence de mon époux. Mais je n'ai plus envie de continuer et mes signes vitaux faiblissent autant que mon espérance. Je sens la fin venir lentement et c'est tant mieux, j'ai vécu de belles choses, je suis comblée. Or donc, j'avais décidé de mettre la clef sous la porte, après de tragiques évènements, répétés et qui témoignent, soit d'une folie passagère - j'envisage la possibilité - soit d'une réelle chose inexpliquée, belle et bien présente en ces murs. Jeune homme, vous sortirez troublé de cette chambre comme je suis sortie bouleversée de cette maison, dans laquelle j'ai pourtant passée de longues années... J'avais déjà, auparavant, remarqué des faits étranges, mais je n'avais jamais rien associé à ceux ci, autre que ma mémoire défaillante et un hasard peut etre un peu... joueur. Je vais vous raconter pourquoi, il y a deux ans déjà, j'ai quitté ce lieu du jour au lendemain...
Cette maison est grande, mais apparemment sans charme particulier, un petit jardin sobre, de longs couloirs, de grandes pièces, une cave, un grenier, située en pleine banlieue fortunée. Rien d'extraordinaire... Je vivais alors avec Charles, mon époux. Une nuit, nous étions rentré d'une visite chez nos enfants, il était tard. Charles avait conduit et s'était couché directement après. Il devait être dix heures du soir, je téléphonais à ma fille pour lui dire que nous étions bien rentrés, que la route avait été bonne et que avions échappé aux radars, et roulé prudemment. Je passais alors de la cuisine au salon, en empruntant un petit couloir, il n'y avait que peu de lumière, uniquement celle des petites loupiottes du frigidaire, enfin... Tout en lui parlant, je sentais la fatigue arriver, je me sentais engourdie, je me sentais défaillir. Tout à coup, je me suis aperçu que je n'écoutais plus du tout ce qu'elle disait, et j'ai essayé de lui dire d'attendre une petite seconde, le temps que je reprenne mes esprits, mais je n'ai pu articuler le moindre mot. C'était comme si tout mon corps était envahi d'une lenteur, d'un élan las et mou. J'ai balbutié quelques sons et me suis retenu au mur. J'angoissais de n'entendre qu'à moitié sa voix, déjà si lointaine, je sentais la pièce m'encercler de ses murs si sombres... Je posais alors le téléphone et comptais rejoindre Charles. Je sentais, je ne sais comment, qu'il était loin, bien plus loin que le long couloir et l'escalier qui me séparaient de lui. L'obscurité était terrifiante, il y avait quelques chose autour, quelque chose dans l'air. Je n'avais plus aucun repère alors j'ai couru à toute jambes, comme on le fait dans les cauchemars, lorsque l'on sent l'étreinte de la peur se resserrer et que l'on se sait pris au piège comme une bête. J'ai couru de toutes mes forces dans ce couloir qui n'en finissait plus, tout s'accélérait, je sentais que quelque chose allait venir soudainement, tout allait si vite. Et, oh mon Dieu, seigneur... C'est alors qu'elle... C'était terrible... Je..."
Stupéfait, je ne bougeais pas d'un poil. La vielle femme regardait le plafond comme si c'était le ciel et pleurait. Son regard fou tournait dans ses orbites creux et elle marmonnait des choses incompréhensibles. Elle tremblait de tous ses membres et ses draps étaient trempés de sueur. Deux hommes en blanc sont arrivés précipitamment, me bousculant et me demandant de bien vouloir sortir. Ce que je fis... Son récit venait de me glacer le sang, et c'est effectivement troublé que je sortais de cette chambre. J'avais encore en tête son corps squelettique, je la voyais se convulser lorsque son histoire en arrivait à... je ne sais trop quoi... J'essayais de me persuader de sa démence, mais quelques chose persistais, je suis impressionnable... Et pourtant...
Passant devant l'accueil, l'hôtesse de tout à l'heure m'interpella :
"Monsieur ! Madame Apodyme, c'est elle que vous êtes venue voir, c'est bien ça ? Elle m'a remit un mot pour vous, si vous êtes bien l'acquéreur de son ancienne maison, enfin d'après ce qu'elle nous a dit. Voilà..."
Un petit morceau de papier, chiffonné, sur lequel était écrit, d'une main crispée et hésitante...
"Elle a prit mon mari"