Elle se lève un matin de trop. Trop de choses en tête, trop de travail, de fatigue et d'énervement, trop de choses vont trop vites et pour la première depuis le début de sa petite vie, elle se sent dépassée. Etrange soirée et étrange nuit... L'esprit patauge dans le brouillard, il est sept heure du matin et déjà mademoiselle Claire se sent pressée. Elle sort de ses draps froids en vacillant, écrase son réveil pour le faire taire et tente de parvenir à la porte de sa chambre. Pas de lumière, pas encore, il faut profiter de cette chaleureuse obscurité avant de se jeter dans la foule comme dans une douche glaciale. Quel parodie de confort social... Elle faut chauffer machinalement de l'eau et se dénude en se regardant sur le miroir de sa salle de bain. L'eau coule sur les carreaux blancs et elle entre sous les gouttes qui agressent sa peau fragile et vulnérable. Elle se dit qu'on est peu de chose le matin, à l'orée de l'éveil. Elle pense à son rêve, mademoiselle Claire rêve beaucoup mais n'en parle à personne... Les gens ne comprennent pas dit-elle... Quelques minutes plus tard elle passe dans la cuisine, prépare son café et tient sa tasse des deux mains en regardant le jour se lever par la fenêtre. L'avantage d'habiter au septième étage à Paris, c'est de pouvoir contempler la vie grouillante en restant bien au chaud chez soi pense t-elle. La pauvre mademoiselle Claire ne devine rien de ce qui l'attend. Elle pense à Gabrielle, qu'elle a laissé en pleures au café de la Fée Verte il y a une semaine. Cette histoire tournait mal, il fallait en finir avant de s'empoisonner l'existence avec des excès de sentiments et d'émotions. Mademoiselle Claire évite les sentiments, ils lui font peur. Apres la longue journée de travail, elle devra retrouver Gabrielle, histoire de parler... Quelques gouttes de pluie coulent le long de la vitre... Il fait gris aujourd'hui...
Et encore un dernier... C'est le trente sixième et dernier carton qui entrera dans ce camion de merde. En même temps monsieur Jonathan n'a que ça à faire que de compter les choses pendant sa période de travail. Il a dégoté ce job il y a une semaine et pense déjà à la fin dans deux mois. Il compte tout et tout le temps, cette manie lui fait penser qu'il aurait peut être mieux fait de devenir mathématicien, plutôt que d'être le caissier parmi les dealers de Porte de la Chapelle. Mais il s'en est bien sorti, car savoir compter mécaniquement est un atout pour le rythme, surtout quand on est batteur. D'ailleurs, hier n'était pas si mal comme représentation, un publique un peu endormi certes mais une fin de soirée agréable, un peu trop axée sur la défonce peut être... peut être... Monsieur Jonathan se met au volant, ferme le portière et hésite et... Non il ne démarre pas, il a un peu mal quand il respire, il souffle un peu. Il marque une pause dans toute cette agitation. Il est dix heures du matin et cela fait déjà quatre heures qu'il travaille assidûment. Cette fois, il ne mettra pas de musique, un peu de silence, pense t-il, lui permettra de se reposer. Il traverse donc la ville sous la pluie, et se dirige vers le centre le tri de la Poste, celui d'Alésia. Apres avoir garé son camion dans la cour intérieur il observe. Personne... Il sort un petit flacon de sa poche et étale une ligne de poudre blanche sur tableau de bord. En s'approchant il se rappelle soudainement un évènement de la soirée d'hier. Une jeune femme au comptoir qui lui avait souris, avec le regard vide. Puis il inhale avidement le précieux contenu du flacon et relève la tête avec son rictus habituel...
Il est neuf heure du matin, Claire est dans une de ces périodes étranges où l'on travaille sans protester, la tête ailleurs et l'air distrait. Elle parcours le long couloir jusqu'à son bureau en faisant tourner la petite cuillère en plastique dans le deuxième café de sa journée. Elle n'aime pas les cafés d'ici, mais c'est une habitude... Elle s'assoit et allume son ordinateur. Elle reste un instant à regarder la photo de Gabrielle sur le mur, celle qu'elle avait prise pendant les vacances de Printemps, en Ecosse. C'est drôle, pense t-elle, c'était une belle époque mais l'être humain a une fâcheuses tendance à tout gâcher. Sa collègue qui partage le bureau n'est toujours pas arrivée, il fait un peu froid, et elle envie ses draps...
Supermarché, tout est illuminé, il y a des offres de réductions partout, des ballons multicolores et des montagnes de boites de conserves empilées. Des annonces pour des dégustations retentissent entre chaque musiques d'ascenseur et des gens étranges au regard empli de frénésie s'élancent dans les rayons en tenant fermement leur caddie débordant d'articles... Des gens, des gens, des gens partout... Des enfants, encore pire... Des mecs bizarre habillés en bleu qui interpellent n'importe qui, au hasard, pour leur parler de l'offre spéciale sur l'achat d'un four à micro-onde et d'un lot de vaisselle en plastique... Et, au milieu du rayon frais, il y a Gabrielle... Elle regarde bouche bée une motte de beurre et une autre à coté. Un panier pend à sa main, dedans il y a un paquet de six tranches de jambons, un pot de dentifrice, une boite de raviolis et une boite de tampons. Elle a l'air peu éveillée, pourtant il est onze heure mais la nuit fut longue et chargée, et aujourd'hui Gabrielle ne travaille pas. Son esprit bloque entre du beurre allégé et enrichi en Omega 3, avec des extrait d'huiles végétales et du beurre tout ce qu'il y a de plus simple, à base de lait et contenant du sel. Elle se demande si cela va vraiment jouer sur sa petite taille, et si quelques grammes vont s'ajouter à ses quarante cinq kilos. Et puis merde se dit-elle, elle prend le beurre qui semble vrai, l'autre a une tête en plastique et il est tout pâle, on dirait qu'il est malade... Elle arrive à la caisse, reste dans ses pensées et attend que la vieille dame devant elle finisse d'entasser ses paquets de mouchoirs. Il y a un jeune homme à la caisse d'à coté qui s'est armé de plats à réchauffer. Il a un carton à dessin, elle le trouve joli. Puis la caissière la fait redescendre sur terre en lui criant que c'est à son tour. Gabrielle dit pardon timidement et sort son porte monnaie, toutes ses pièces tombent et roulent sur le sol, dont la majorité finissent sous la caisse... Mauvaise journée... Et en plus le jeune homme est parti... Elle rentre chez elle en marchant le plus possible sous les devantures recouvertes de magasins, parce qu'il pleut toujours... Durant tout le trajet jusqu'à chez elle, elle a regardé sa jupe verte foncée...
Pause de midi, Jonathan est toujours au centre de tri d'Alésia, il attend un ami à lui qui habite dans le quartier pour aller déjeuner. Quelques temps plus tard il est attablé dans un traiteur chinois, avec une assiette de nouilles sautées, des raviolis aux crevettes et des brochettes de poulet au saté. Il parle de tout et de rien à son ami, de la soirée d'hier, de musique, de la fille au comptoir. Son ami la connaît, une ancienne camarade de classe, elle s'appelle Claire. Puis, comme à son habitude, Jonathan glisse quelques billets sous la table et récupère un petit sachet de poudre blanche. Son ami doit partir, lui reste là en finissant lentement son déjeuner. Il regarde dehors, voit les gens passer, s'activer. Il observe les vitrines, les voitures, les bus, un groupe d'enfants encadrés par leur institutrice... Et il compte les dernières nouilles de son assiette...
Une alarme retentit, des hommes et des femmes, tous habillés pareils sortent en se pressant du bâtiment. Claire sort également, elle ne comprend pas trop, elle se dit juste que c'est bien triste tous ces gens avec les mêmes vêtements, elle imagine des tenues excentriques... Un collègue annonce une fausse alerte incendie, tout le monde entre lentement. Certains restent dehors, sous la verrière de l'entrée de l'entreprise. Claire allume une cigarette. Elle pense à ce soir qui approche, que va t-elle dire à Gabrielle, il ne faudrait pas que ça se termine mal. Il faudrait prendre du recul... Ca approche vite et elle a un petit peu peur, elle aimerait que tout cela n'existe pas. Elle frissonne à cause d'un courant d'air frais, éteint la fin de sa clope et remonte à son bureau. Elle repasse par le même long couloir et regarde la cour intérieur sur laquelle donne les fenêtres. Il y a un espace vert ridicule avec un pauvre buisson et un arbre minable... Elle croise, sur un des murs, un autocollant avec un lapin rose. Elle sourit en se demandant qui a bien pu mettre ça ici, avec tous ces coincés... Et il pleut toujours, quel sale journée...
Le chat se frotte contre les jambes de Gabrielle, il ronronne, mais elle reste impassible, concentrée sur son écran. Elle écrit, des pages et des pages de nouvelles. Il est seize heures, journée plutôt banale... Elle s'affale sur le dossier de sa chaise, regarde le plafond, les quelques mégots dans le cendrier, le fond de sa tisane à la camomille. Elle pense aux cheveux de Claire, à ses cheveux roux et lisses, à sa peau. Puis elle fronce les sourcils comme pour chasser ces idées et se lève. Elle attrape son chat et le caresse, elle fait quelques pas dans son appartement, elle cherche l'inspiration. Comme à son habitude elle fait toutes les pièces, car un jour elle a pensé que l'inspiration pourrait être une petite chose que l'on cherche et qui se cache et qu'en fouillant tous les recoins du lieu où l'on se trouve, c'était un peu comme si on fouillait tous les recoins de son esprit, à un instant précis. Elle pense que parfois, ses pensées sont étranges... Le chat descend de ses bras et s'en va. Les chats sont ingrats...
Il est tard... Les gens rentrent du boulot, il pleut toujours, et la nuit tombe. Les trottoirs sont trempés, de petites lanternes illuminent la ville. Jonathan a finit sa tournée et ramène son camion, il passe par le tunnel de Châtelet. Gabrielle attend dans un café, elle joue nerveusement avec le papier du morceau de sucre qu'elle a plongé dans la tasse. Elle regarde l'heure, puis son portable. Les gens ont tous en face d'eux quelqu'un à qui parler mais elle reste seule, exclue... Claire marche précipitamment sous son parapluie rouge. Elle s'est habillé avec de nouveaux vêtements, un jupe longue noire et une chemise centrée bleue foncée, elle a fait ceci afin de ne pas rappeler des choses à Gabrielle... Elle a le soucis du détail... Jonathan voit venir les lumières à intervalles réguliers, il compte, il croit presque entendre ses riffs de batterie. Il allume enfin la radio, pour la première fois de la journée et se laisse envahir par les flash publicitaires et autres stupidités qui rodent sur les ondes à cette heure. Il commence à chanter tout en se courbant sur son volant pour mieux voir la route. Puis, il voit venir la sortie du tunnel... Un lampadaire l'éblouit, il va trop vite... Il plisse les yeux et frêne, mais c'est déjà trop tard. Il aperçoit le parapluie rouge, puis le visage de la jeune fille d'hier soir. Il s'en suit un choc violent, Jonathan heurte le volant et perd le contrôle de son camion, il s'encastre dans les premières tables d'un café, les chaises volent... Il voit quelques lumières blanches, vagues, et sombre dans le noir. Gabrielle a entendu, elle se lève avec une mauvaise intuition, sort du café et se fige devant ce qui vient de se passer. Elle ne peut même pas crier, ses yeux débordent de larmes et elle tremble. Une jeune femme est étendue sur le trottoir humide, sa longue jupe noire est déchirée et un filet de sang coule de sa bouche. Elle ne bouge plus... Ses beaux cheveux roux reposent sur le sol. Un souffle glacial fait frémir la nuque de Gabrielle...
« J'avais envie de détruire quelque chose de beau »